2026-01-08 02:29:00
(Ottawa) Un ancien ambassadeur du Canada au Venezuela affirme qu’Ottawa « copie » la ligne antidémocratique de Washington avec l’idée d’organiser de nouvelles élections dans ce pays d’Amérique du Sud.
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« Il est intellectuellement insultant de prendre pour argent comptant ce qu’un acteur antidémocratique dit à propos de la démocratie », a déclaré Ben Rowswell, qui a été l’envoyé du Canada à Caracas de 2014 à 2017.
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Il a ajouté que le Canada devrait plutôt s’efforcer d’aider les Vénézuéliens à mettre en place les dirigeants qu’ils ont choisis lors des élections volées de 2024.
M. Rowswell réagissait à une déclaration publiée mardi par la ministre des Affaires étrangères, Anita Anand. Dans cette déclaration, Mme Anand a indiqué que le secrétaire d’État américain Marco Rubio estimait que les Vénézuéliens devraient avoir la possibilité d’élire leur propre dirigeant « à l’avenir », après la capture du président Nicolas Maduro par les forces américaines.
Mme Anand a indiqué que M. Rubio s’était entretenu mardi avec ses homologues du G7 sur « l’importance de libérer les prisonniers politiques, de mettre en place les conditions nécessaires au bon fonctionnement de la démocratie et de planifier des élections avec un président légitime choisi par le peuple vénézuélien à l’avenir ».
PHOTO BRENDAN SMIALOWSKI, AGENCE FRANCE-PRESSE
Le secrétaire américain à la Défense Pete Hegseth et le chef de la diplomatie américaine Marco Rubio
Mercredi après-midi, le département d’État n’avait pas encore publié de communiqué ni de compte rendu sur cet appel. Les opinions attribuées à M. Rubio par Mme Anand diffèrent de celles du président Donald Trump, qui a déclaré que les États-Unis avaient capturé M. Maduro pour des raisons économiques et pour mettre fin au trafic de drogue.
M. Rowswell, aujourd’hui consultant auprès du groupe Catalyze4, a soutenu qu’il n’était pas utile que Mme Anand fasse écho à M. Rubio lorsqu’il a évoqué l’idée de tenir de nouvelles élections.
« Il s’agit d’un constat issu d’une discussion avec un gouvernement qui a déclaré son opposition à la démocratie au Venezuela, à savoir les États-Unis », a-t-il affirmé.
« Reprendre les propos du secrétaire Rubio sur la démocratie soulève la question de savoir si le Canada adopte également une position antidémocratique, en se contentant de répéter ce que dit un acteur antidémocratique. »
L’opposition vénézuélienne a produit des imprimés provenant des bureaux de vote prouvant que leur candidat à la présidence, Edmundo Gonzalez, soutenu par la cheffe de l’opposition, Maria Corina Machado, avait remporté les élections de 2024.
Le Canada et d’autres pays ont soutenu ce point de vue et ont considéré M. Maduro comme un dirigeant illégitime, une position qui fait écho à la réaction occidentale aux élections de 2018 au Venezuela, elles aussi largement considérées comme truquées.
M. Rowswell a fait remarquer que M. Trump avait jusqu’à présent mis de côté l’opposition vénézuélienne et s’était plutôt concentré sur la collaboration avec le cabinet de M. Maduro afin de stimuler les exportations de pétrole. Il a souligné que le régime de M. Maduro était responsable de violations flagrantes des droits de l’homme.
« Je pense que Marco Rubio lui-même aspire à un résultat démocratique plus important. Mais son gouvernement vient de décider de s’opposer à une transition démocratique au Venezuela », a-t-il estimé.
« Le fait que le Canada reprenne ces propos suggère que le Canada envisage d’adopter une position antidémocratique à l’égard du Venezuela ou qu’il n’a pas encore pris conscience du fait que les États-Unis sont un acteur antidémocratique. »
M. Rubio a reconnu mercredi que les États-Unis avaient un plan en trois phases pour le Venezuela : stabilisation, redressement et transition. Il a évoqué la nécessité de garantir aux entreprises américaines et autres un accès équitable aux marchés vénézuéliens et de mettre en place un processus de réconciliation afin que les politiciens et les groupes d’opposition puissent y revenir en toute sécurité.
Le secrétaire d’État a également affirmé que les États-Unis avaient une influence sur les actions des autorités intérimaires vénézuéliennes, faisant référence aux déclarations du président Trump concernant la saisie du pétrole vénézuélien par les États-Unis.
« En fin de compte, c’est au peuple vénézuélien qu’il appartiendra de transformer son pays », a-t-il déclaré aux journalistes.
M. Rowswell croit que le premier ministre Mark Carney et Mme Anand devraient exposer plus clairement comment le Canada entend promouvoir la démocratie au Venezuela et comment cela servirait les intérêts du Canada en freinant l’immigration et en réduisant la corruption.
« Ils manquent des occasions importantes de faire progresser les intérêts du Canada, a-t-il déclaré. Il est important que le gouvernement s’exprime clairement afin de faire progresser les intérêts du Canada, et il ne l’a pas encore fait. »
Le gouvernement fédéral a exhorté « toutes les parties » à respecter le droit international dans des déclarations publiques qui ont évité de suggérer que les États-Unis avaient violé les règles mondiales, contrairement aux déclarations publiées par la France, l’Espagne, le Brésil et le Mexique.
Mme Anand a précisé qu’Ottawa se concentrait sur le soutien à la volonté démocratique des Vénézuéliens et à la stabilité régionale. Elle n’a pas expliqué comment le Canada pourrait contribuer à cet effort et envisageait la suite des évènements.
Force antidémocratique
Selon l’ancien ambassadeur, le Canada devait se montrer particulièrement prudent avant de se rallier aux États-Unis après la publication, le mois dernier, de la nouvelle stratégie de sécurité nationale américaine. Dans ce document, Washington affirme qu’il « rétablira la prééminence américaine dans l’hémisphère occidental » grâce à une « restauration puissante du pouvoir et des priorités américaines ».
« Les États-Unis sont une force hostile à la démocratie dans notre hémisphère », a lancé M. Rowswell. « Ils sont intrinsèquement hostiles au principe de souveraineté. »
Il a ajouté que le Canada devrait s’appuyer sur le travail qu’il a accompli pendant des années pour soutenir l’opposition démocratique vénézuélienne grâce à une coalition multinationale appelée le « Groupe de Lima », qui a cessé ses activités il y a environ cinq ans.
Il a souligné que la stabilité au Venezuela passerait probablement par une « transition négociée », un processus qui a eu lieu dans d’autres pays d’Amérique latine et qui consiste à faire négocier à un régime autoritaire et à des figures modérées de l’opposition les conditions du partage du pouvoir ou de la transition vers la démocratie.
Ce processus comprend souvent des réformes progressives et des arrangements, tels que l’exil à l’étranger des anciens responsables du régime, afin d’éviter un cycle de représailles.
Par exemple, au Venezuela, la présidente par intérim, Delcy Rodriguez, pourrait s’asseoir avec ses adversaires, M. Gonzalez et Mme Machado, pour discuter de « décisions intrinsèquement délicates » concernant l’avenir du pays, a expliqué M. Rowswell.
« Les opinions des États-Unis ou du Canada sur chaque acteur importent moins que ce que Delcy Rodriguez accepterait réellement », a-t-il indiqué.
M. Rowswell a ajouté que tout effort visant à rétablir la démocratie au Venezuela nécessiterait le soutien des dirigeants sud-américains des deux côtés du clivage gauche-droite, qui polarise souvent la politique du continent. Cela signifierait que les gouvernements de gauche du Brésil et de la Colombie s’associeraient à des gouvernements de droite comme ceux du Chili et de l’Équateur.
M. Rowswell a affirmé que M. Carney avait envoyé un signal positif en s’entretenant avec Mme Machado dimanche, sa première discussion publique avec une personne liée à la situation au Venezuela.
Il a déclaré que « cela montre qui le Canada considère comme l’acteur le plus important. Ce n’est pas le régime répressif ni la puissance militaire étrangère qui vient de violer la souveraineté vénézuélienne. Elle est la personne qui incarne le mieux la volonté du peuple vénézuélien ».
— Avec des informations fournies par Kelly Geraldine Malone à Washington







