2026-01-25 16:16:00
Les anciens Égyptiens et les Étrusques auraient été les pionniers de l’orthodontie, utilisant de délicats fils d’or et du catgut (un type de fil fabriqué à base de boyaux d’origine animale) pour redresser les dents. C’est une histoire que l’on retrouve depuis des décennies dans les manuels de dentisterie, présentant nos ancêtres comme étonnamment modernes dans leur quête du sourire parfait. Mais lorsque des archéologues et des historiens de la dentisterie ont enfin examiné les preuves de près, ils ont découvert que l’essentiel relevait du mythe.
Prenons la contention d’El-Qattah en Égypte, datée d’environ 2500 avant J.-C. Le fil d’or retrouvé avec les restes anciens ne remplissait pas du tout la fonction que l’on imaginait. Plutôt que de tirer les dents pour les aligner, ces fils servaient à stabiliser des dents branlantes ou à maintenir des dents de remplacement en place. Autrement dit, ils fonctionnaient comme des prothèses, pas comme des appareils orthodontiques.
L’or (mou), un indice
Les bandes d’or découvertes dans les tombes étrusques racontent une histoire similaire. Il s’agissait probablement d’attelles dentaires destinées à soutenir des dents fragilisées par des maladies des gencives ou des blessures, et non de dispositifs visant à déplacer les dents vers de nouvelles positions.
Il existe d’ailleurs des raisons pratiques assez convaincantes pour lesquelles ces dispositifs anciens n’auraient de toute façon pas pu fonctionner comme des appareils orthodontiques. Des tests réalisés sur des appareils étrusques ont révélé que l’or utilisé était pur à 97%, mais l’or pur est remarquablement mou.
Il se plie et s’étire facilement sans se rompre, ce qui le rend inutilisable en orthodontie. Les appareils dentaires fonctionnent en exerçant une pression continue sur de longues périodes, ce qui nécessite un métal à la fois solide et élastique. L’or pur en est tout simplement incapable. Essayez de le tendre suffisamment pour redresser une dent et il se déformera ou se rompra.
Copie d’une prothèse dentaire étrusque, réalisée au début du XXe siècle. Ce dentier original à deux dents a été découvert dans une tombe dans l’ancienne Étrurie (actuelles régions de Toscane et d’Ombrie), en Italie. | Galerie Wellcome Collection / Science Museum A622194 / CC BY 4.0 / Wikimedia Commons
Reste ensuite la question intrigante de l’identité des personnes qui portaient ces bandes d’or. Beaucoup ont été retrouvées sur des squelettes de femmes, ce qui suggère qu’il s’agissait peut-être de symboles de statut ou de bijoux décoratifs plutôt que de dispositifs médicaux. De manière révélatrice, aucune n’a été découverte dans la bouche d’enfants ou d’adolescents, précisément là où l’on s’attendrait à les trouver s’il s’agissait de véritables appareils orthodontiques.
Pas de réel besoin à l’époque
Mais la révélation la plus fascinante est peut-être celle-ci: les populations anciennes ne connaissaient pas les mêmes problèmes dentaires que ceux auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui. La malocclusion –l’encombrement et le mauvais alignement des dents, aujourd’hui si fréquents– était extrêmement rare autrefois. Des études menées sur des crânes de l’âge de pierre montrent une quasi-absence de chevauchement des dents. La différence tient à l’alimentation.
Nos ancêtres consommaient des aliments durs et fibreux qui exigeaient une mastication intense. Tout ce travail de la mâchoire favorisait le développement de mâchoires fortes et larges, parfaitement capables d’accueillir toutes leurs dents.
À l’inverse, les régimes alimentaires modernes sont mous et transformés, offrant peu d’exercice aux mâchoires. Résultat: nos mâchoires sont souvent plus petites que celles de nos ancêtres, tandis que nos dents restent de la même taille, ce qui entraîne l’encombrement que l’on observe aujourd’hui. Puisque les dents de travers étaient quasiment inexistantes dans l’Antiquité, il n’y avait guère de raison de développer des méthodes pour les redresser.
Premiers traitements rudimentaires
Cela dit, les populations anciennes ont parfois tenté des interventions simples pour corriger certaines irrégularités dentaires. Les Romains fournissent l’une des premières références fiables à ce qui peut être considéré comme un véritable traitement orthodontique.
Aulus Cornelius Celsus ou Celse, médecin et auteur romain du Ier siècle après J.-C., indiquait que lorsqu’une dent d’enfant poussait de travers, il fallait la repousser doucement chaque jour avec un doigt jusqu’à ce qu’elle se déplace vers la bonne position. Bien que rudimentaire, cette méthode repose sur le même principe que celui utilisé aujourd’hui: une pression douce et continue peut déplacer une dent.
La véritable orthodontie scientifique débute avec les travaux du chirurgien dentiste français Pierre Fauchard, en 1728.
Après l’époque romaine, les progrès furent minimes pendant des siècles. Toutefois, au XVIIIe siècle, l’intérêt pour le redressement des dents refit surface, au prix de méthodes parfois particulièrement douloureuses.
Faute d’accès à des instruments dentaires modernes, certains avaient recours à des «cales gonflantes» en bois pour créer de l’espace entre des dents trop serrées. Une petite cale de bois était insérée entre les dents; en absorbant la salive, le bois se dilatait et forçait les dents à s’écarter. Rudimentaire et atroce, sans doute, mais cette pratique marquait une étape vers la compréhension du fait que les dents pouvaient être déplacées par la pression.
Début de l’orthodontie scientifique au XVIIIe siècle
La véritable orthodontie scientifique débute avec les travaux du dentiste français Pierre Fauchard, en 1728. Souvent considéré comme le père de la dentisterie moderne, il publie un ouvrage fondateur en deux volumes, Le Chirurgien dentiste, ou Traité des dents (1728), qui contient la première description détaillée du traitement des malocclusions.
Le chirurgien dentiste, ou Traité des dents (tome 2), du dentiste français Pierre Fauchard (1679-1761). Deuxième édition parue en 1746. | Domaine public / Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
Il met au point le «bandeau», une bande métallique courbe placée autour des dents afin d’élargir l’arcade dentaire. Il s’agit du premier instrument spécifiquement conçu pour déplacer les dents à l’aide d’une force contrôlée.
Pierre Fauchard décrit également l’utilisation de fils pour soutenir les dents après leur repositionnement. Son travail marque un tournant décisif, faisant passer l’orthodontie des mythes antiques et des expérimentations douloureuses à une approche scientifique qui conduira, à terme, aux appareils dentaires modernes et aux aligneurs transparents.
Une spécialité à part entière
Avec les progrès de la dentisterie aux XIXe et XXe siècles, l’orthodontie devient une spécialité à part entière. Les bagues métalliques, les arcs, les élastiques, puis l’acier inoxydable rendent les traitements plus fiables.
Des innovations ultérieures –bagues en céramique, appareils linguaux et aligneurs transparents– rendent ensuite le processus plus discret. Aujourd’hui, l’orthodontie s’appuie sur des scans numériques, des modèles informatiques et l’impression 3D pour une planification des traitements d’une précision remarquable.
L’image de populations antiques portant des appareils dentaires en or et en catgut est certes séduisante et spectaculaire, mais elle ne correspond pas aux faits. Les civilisations anciennes avaient conscience de certains problèmes dentaires et ont parfois tenté des solutions simples. Elles n’avaient toutefois ni le besoin ni la technologie permettant de déplacer les dents comme nous le faisons aujourd’hui.
La véritable histoire de l’orthodontie ne commence pas dans l’Antiquité, mais avec les avancées scientifiques du XVIIIe siècle et au-delà. Une histoire déjà suffisamment passionnante sans qu’il ne soit nécessaire d’y ajouter des mythes.
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Le Dr Saroash Shahid est maître de conférences en biomatériaux dentaires à l’Institut de dentisterie de l’université Queen Mary de Londres (Royaume-Uni).

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.