2026-02-28 09:04:00
«C’est le rêve de notre vie», dit Mme Fortin, rencontrée dans cette petite municipalité de 400 habitants, située à une vingtaine de minutes de Thetford Mines.
Mais la ligne de haute tension qu’Hydro-Québec veut faire passer à travers son terrain menace son avenir, dit-elle. Et comme bon nombre d’habitants de ce village de Chaudière-Appalaches, elle proteste contre les ambitions de la société d’État.
Le tracé proposé pour relier le poste de Saint-Adrien-d’Irlande, en Chaudière-Appalaches, à celui de Saint-Honoré-de-Témiscouata, dans le Bas-Saint-Laurent, traverserait directement des propriétés agricoles et forestières de Kinnear’s Mills.
«Ça brise notre rêve […] Ça détruit complètement tout ce qu’on a bâti.»
— Sonia Fortin, résidente de Kinnear’s Mills
Au-delà des investissements financiers, c’est tout un projet de vie qui est menacé. Sa fille a acheté le terrain voisin. Mme Fortin se voyait déjà cohabiter avec elle et ses petits-enfants.
«Oui, il y a une valeur monétaire, mais il y a une valeur sentimentale. Du fait que notre fille n’est pas loin, que ce soit notre projet de retraite. Il n’y a pas de valeur qui peut être mise sur ça», mentionne-t-elle.
Déjà des éoliennes
Entre terres agricoles, érablières et forêts, Kinnear’s Mills est blottie dans un paysage paisible. Ce village est souvent décrit comme «un petit coin de paradis» par ses habitants.
L’agriculture et l’acériculture y sont un mode de vie. On n’y trouve ni épicerie, ni dépanneur, ni bureau de poste, ni industrie.
Mais la ligne à haute tension envisagée par Hydro-Québec bouleverse les plans de plusieurs résidents. «Ça a beaucoup d’impact sur la qualité de vie des citoyens, le milieu de vie, la proximité des résidences, la coupe d’érablière. C’est ces motifs qui poussent les gens à refuser le trajet», explique le maire, Carl Dubois.

Un comité citoyen a été mis sur pied pour porter la voix de la population qui s’oppose vivement à la ligne d’Hydro-Québec. Pour les Kinnearois, la municipalité a déjà contribué au développement énergétique en accueillant 27 éoliennes sur son territoire.
«On produit plus d’électricité ici à Kinnear’s Mills qu’on en consomme. On ne peut pas se faire accuser de “pas dans ma cour“, parce que notre cour est déjà ouverte», mentionne Stéphane Guay, président du comité.
D’autres propriétaires inquiets
Nancy Poulin exploite une érablière d’environ 1400 entailles et cultive du foin pour ses chevaux sur sa terre. L’un des tracés couperait les chemins d’accès à son érablière et empiéterait sur les superficies destinées à la production de foin.
«On n’aurait jamais imaginé ça, quand on a acheté il y a sept ans. Jamais qu’on n’aurait pu penser que quelqu’un serait venu détruire notre rêve qu’on avait depuis tant d’années.»
— Nancy Poulin, résidente de Kinnear’s Mills

«Ça nous appartient, c’est notre chez-nous. J’ai de la misère à en parler sans pleurer parce que ça m’affecte en tabarouette», ajoute-t-elle les larmes aux yeux.
Lysa-Pier Bolduc, travailleuse de rang en Chaudière-Appalaches, œuvre auprès des agriculteurs et de leurs familles comme intervenante sociale. Elle observe une montée des inquiétudes depuis l’annonce du projet d’Hydro-Québec. Les travailleurs agricoles craignent des pertes de revenus liées aux coupes d’arbres, les impacts de la ligne à haute tension sur les animaux et les incertitudes quant à l’avenir de leur entreprise.
«Il y en a plusieurs que c’est des fermes de génération en génération. De voir une ligne passer sur leur terrain, pour eux, c’est un manque de reconnaissance pour le travail», dit-elle en entrevue avec Le Soleil.
«Moindre impact», selon Hydro-Québec
Hydro-Québec affirme avoir analysé différentes options de corridors. Les tracés proposés à Kinnear’s Mills sont ceux qui auraient le moins d’impact.
«À ce stade-ci, malgré la mobilisation, on juge que ce passage-là est celui de moindre impact, versus aller plus au sud ou aller plus au nord», soutient Ariane Doucet-Michaud, porte-parole d’Hydro-Québec.
La société d’État affirme toutefois demeurer ouverte aux commentaires pour modifier la proposition du tracé, tout en rappelant que le projet est jugé nécessaire pour la transition énergétique du Québec.
«De contourner [Kinnear’s Mills], c’est non seulement déplacer le problème ailleurs, mais amplifier le problème parce qu’on touche plus de monde. On ne peut pas justifier d’aller créer des impacts ailleurs pour ne pas passer sur un territoire», affirme Louis Grenier, ingénieur, gestion de projets, à Hydro-Québec.
D’autres options
À la consultation publique d’Hydro-Québec mardi après-midi à Kinnear’s Mills, de nombreux citoyens sont venus manifester leur désaccord.
Pour plusieurs, dont Stéphane Guay, le président du comité du citoyen, d’autres options de tracés devraient être analysées, comme le secteur de Pontbriand, à une quinzaine de kilomètres de Kinnear’s Mills, qui accueille déjà la ligne Appalaches-Maine d’Hydro-Québec.
«Il y a déjà énormément de perturbations là-bas, dit M. Guay. Ça ne se peut pas qu’on soit de moindre impact que cette ligne-là. Peu importe le côté où il passe, c’est déjà plus perturbé que chez nous. De venir dire qu’on est de moindre impact que chez nous, ça ne se peut pas. C’est impossible.»

Expropriations?
Hydro-Québec prévoit offrir des compensations financières aux propriétaires touchés par le tracé de la future ligne, mais pourrait recourir à l’expropriation en cas de refus.
«Il est trop tôt pour y aller dans des scénarios […] L’expropriation, c’est une mesure d’exception. Ce n’est vraiment pas fréquent dans nos projets », souligne Ariane Doucet-Michaud, porte-parole, qui ajoute que l’objectif reste de «continuer d’avoir un dialogue constructif avec les gens et d’arriver à des ententes».
Les consultations se poursuivront au cours des prochaines semaines dans les municipalités concernées. Le tracé final est attendu à l’automne 2026, avec un début des travaux prévu en 2029 et une mise en service en 2034.
Pour l’instant, les citoyens de Kinnear’s Mills dénoncent un manque d’écoute de la part d’Hydro-Québec, estimant que leurs suggestions pour explorer d’autres tracés ne sont pas réellement prises en compte.
«On a beau leur dire qu’on n’en veut pas, puis qu’ils étudient d’autres options. C’est un dialogue de sourds avec Hydro-Québec», dit Josée Fortin. Le maire de Kinnear’s Mills partage ce sentiment. «Est-ce qu’ils écoutent vraiment nos propositions, ce qu’on leur dit? J’en doute.»
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