2026-01-21 08:41:00
À la faveur d’un décret visant à élargir et reconnaître de nouvelles compétences, les infirmiers libéraux voient leur rôle évoluer dans le parcours de soins. Immersion dans la tournée matinale de Xavier Caloin, infirmier libéral à l’ouest de Cahors, pour comprendre concrètement ce que ce texte devrait changer dans la pratique quotidienne, au plus près des patients.
Le soleil n’est pas encore levé à l’ouest de Cahors. Xavier Caloin s’équipe, boîte à outils avec son matériel dans une main, petite sacoche dans l’autre. Il est 6 h 50. À 7 heures précises, la tournée commence. Infirmier libéral depuis vingt ans, dont dix passées à Toulon, il connaît par cœur ces routes sinueuses, ces maisons isolées et ses patients qui l’attendent parfois depuis l’aube.
Ce matin-là, “c’est une tournée allégée”. Une vingtaine de patients et des soins jugés “pas trop lourds” : vaccins, préparation de piluliers, soins d’hygiène, pansements… Une matinée qui s’étirera jusqu’à 13 heures, parfois prolongée le soir selon les besoins. Le plus souvent, une à deux visites quotidiennes.
En France, rappelle-t-il en roulant, “il n’existe presque pas de désert infirmier”. Le maillage territorial est correct, même s’il peut être amélioré. Le choix collectif a été clair : favoriser le vieillissement à domicile. “La majorité des personnes âgées veulent faire leur fin de vie chez elles. Tout ce qui peut être fait dans un Ehpad, on peut le faire aussi, sauf si un patient souffre de la maladie d’Alzheimer”, appuie Xavier Caloin. Davantage encore avec le nouveau décret.
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“Une fois sur deux, les prescriptions sont inadaptées”
Dans une petite maison nichée dans le centre-ville d’un village, face à une patiente pour laquelle il refait un pansement sur la poitrine, Xavier Caloin souligne : “Avec ce nouveau décret, on serait en première intention sur les pansements. Normalement, nous devons avoir une prescription d’un médecin. Mais c’est une perte de temps pour eux, comme pour nous.” Et de poursuivre, exaspéré : “Une fois sur deux elles sont inadaptées.”
Illustration à quelques kilomètres de là, où un patient souffre d’une plaie au pied. “Il a de quoi faire un pansement avec un méchage alors qu’il faudrait qu’on coupe une partie de la peau”, s’agace-t-il. Le patient, lui, acquiesce. Xavier Caloin reviendra avec une nouvelle ordonnance, pour lui prodiguer les soins adaptés. “Depuis trois mois, il y a eu une modification sur les prescriptions des pansements. La première ordonnance est faite pour sept jours parce que, parfois, les patients se retrouvaient avec trop de stock. Nous, on adapte les prescriptions. Ça change tout et on est en plein dans la philosophie du décret”, indique-t-il en redémarrant sa petite voiture électrique.
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À chaque arrêt, le quotidien du soin se déploie. Xavier Caloin distingue deux types de gestes : ceux du rôle propre infirmier, liés à l’hygiène, à la perte d’autonomie, à l’accompagnement, et ceux du rôle prescrit, comme les prises de sang, perfusions ou sondages. Une distinction au cœur du nouveau décret, qui reconnaît enfin légalement les consultations et diagnostics infirmiers dans le Code de la santé publique, et ouvre un droit de prescription sur certains produits de santé et examens. Sous réserve d’arrêtés à venir.
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“On ne veut pas se substituer aux médecins. Nous n’en sommes pas capables. Mais l’expertise infirmière aide au diagnostic médical et on veut que cela soit reconnu”, insiste-t-il entre deux visites. La consultation infirmière, un bilan d’environ 45 minutes, révèle souvent bien plus qu’un symptôme. “Nous sommes l’une des professions les plus formées à la prévention. Dans l’environnement d’une personne, on voit beaucoup de choses. Même lorsqu’ils veulent nous les cacher, on finit par les voir”, note-t-il.
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En refaisant le pilulier d’un patient, subitement, il se souvient, pour appuyer son propos, d’un patient souffrant d’un œdème à la jambe. Un détail, découvert au fil d’une discussion anodine avec une consœur, a tout changé : ancien charcutier, il continuait à fabriquer sa charcuterie chez lui. Un apport massif en sel, information essentielle transmise au médecin pour ajuster le traitement.
“Pour l’instant le décret suscite de l’espoir”
Autre avancée attendue : les vaccins. Ce matin-là, il doit en faire trois. Dans la maison d’une patiente, une femme de 90 ans, arrivée récemment dans le Lot, il lance : “Vous avez votre vaccin ?” “Oui, dans le frigo”, rétorque-t-elle, en s’appuyant sur son déambulateur. “Là, c’est elle qui avait son vaccin. Bientôt, on pourra les avoir nous, avec les conditions de traçabilité. C’est un gain de temps”, admet Xavier Caloin.

En reprenant une nouvelle fois la route, pour les cinq derniers patients, l’infirmier libéral de 54 ans tient tout de même à rappeler : “La majorité de ce qui est demandé, on le faisait déjà. On veut que ce soit reconnu.” Et d’ajouter, prudent mais optimiste : “Pour l’instant le décret suscite de l’espoir.”
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La tournée touche à sa fin. Dernier regard sur la vallée désormais baignée de lumière. “On aura une capacité de prescription contrôlée. On sait différencier ce qui est passager et ce qui relève d’un vrai traitement. Mais pour les antalgiques par exemple, passer par le médecin, c’est une perte de temps”, précise Xavier Caloin. Moteur coupé, il reconnaît que cette avancée ne changera néanmoins pas la problématique des déserts médicaux. Mais pour celui qui côtoie chaque jour ses patients, c’est l’assurance certaine de gagner du temps. Pour lui, pour les médecins et surtout, pour les patients.