2026-01-30 10:40:00
Le premier ministre britannique Keir Starmer est arrivé en Chine jeudi pour un voyage de quatre jours, accompagné d’une imposante délégation commerciale. En décembre et en janvier, c’était le président français Emmanuel Macron et le premier ministre canadien Mark Carney qui faisaient le voyage à Pékin.
Lundi, l’Union européenne concluait, quant à elle, un accord de libre-échange historique avec l’Inde.
De plus en plus, on dirait que les chemins du commerce international ne passent plus – ou passent moins – par Washington.
La guerre commerciale incessante de Donald Trump a fini par éloigner les États-Unis de ses (anciens) amis et partenaires. N’en pouvant plus des éruptions, des sautes d’humeur, des menaces et des agressions à répétition, ils se sont mis à regarder ailleurs.
Le premier ministre britannique Keir Starmer, à gauche, serre la main du président chinois Xi Jinping avant une réunion à Pékin, le jeudi 29 janvier 2026.
Photo : AP / Carl Court
En route vers Pékin, Keir Starmer a d’ailleurs affirmé : Ce qui se passe à l’étranger a des répercussions sur nos pays: des prix des supermarchés à notre sentiment de sécurité.
Il a aussi évoqué le besoin de stabilité.
Et alors que les États-Unis sont perçus comme étant de plus en plus instables, voire dangereux, la Chine, une dictature qui purge comme jamais la dissidence à l’intérieur de ses frontières, se voit attribuer le beau rôle de balancier
dans les affaires internationales.
Davos, un tournant
Dans la foulée du Forum économique mondial à Davos, où le président des États-Unis a finalement reculé sur son projet d’arracher le Groenland au Danemark et de l’annexer, de nombreux pays, pas seulement européens, ont montré leur opposition à l’administration Trump.
Des dirigeants, mais aussi des responsables politiques qui ne sont pas au pouvoir – comme ceux de l’extrême droite, qui sont théoriquement proches de Trump – ont soudain trouvé que trop, c’est trop
.
Ce faisant, ils ont rejoint, même si ce n’est pas de façon concertée ou organisée, des pays qui refusaient déjà de céder aux États-Unis : la Chine, l’Inde et le Brésil.
Davos a ainsi été un tournant.
Il y a eu le fameux discours de Mark Carney, appelant les puissances moyennes à s’unir. Puis celui d’Emmanuel Macron, qui a dit : Nous préférons le respect aux voyous, la science aux théories du complot, l’État de droit à la brutalité.
Dans ces deux discours, on ne nommait pas les États-Unis ni Donald Trump, mais la cible et le message étaient tout à fait clairs.

Le Centre des congrès de Davos avant le Forum économique mondial, en Suisse, le 18 janvier 2026.
Photo : Reuters / Denis Balibouse
Le secret pour faire reculer Trump
Parfois, Donald Trump fait des menaces et les met à exécution. On peut penser, par exemple, à l’enlèvement de Nicolas Maduro au Venezuela. Mais souvent, le président américain recule.
Mais qu’est-ce qui a bien pu le faire reculer sur le Groenland? On peut aligner quelques facteurs possibles.
Il y a eu la levée de boucliers quasi générale.
Puis, le fait que, pour conquérir l’île par la force, il aurait fallu affronter physiquement des soldats français ou allemands. Cela aurait été un choc, une rupture symbolique incalculable.
On a aussi parlé des cajoleries du secrétaire de l’OTAN, Mark Rutte, et de son plan alternatif un peu fumeux sur les bases américaines au Groenland auquel Trump a finalement mordu, répondant oui
– ce qui lui offrait une porte de sortie.

Le président américain Donald Trump a rencontré le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, dans le cadre du Forum économique de Davos, le 21 janvier 2026.
Photo : Getty Images / AFP / Mandel Ngan
C’est sans oublier les turbulences sur les marchés, que Trump suit avec attention. Devant l’obstination américaine sur le Groenland, les places boursières s’étaient mises à tanguer sérieusement.
Donc, la recette? Lui fournir une façon de se sauver la face, le tout combiné à une position ferme et à la capacité d’infliger des dommages économiques. Voilà ce qui peut faire reculer Donald Trump.
La Chine, la première
Au fait, c’est ce qu’on voit depuis un an de la part de la Chine.
Pékin a opposé, dès le printemps 2025, une forte résistance à Trump, rendant les tarifs coup pour coup
, puis restreignant ses exportations de matières premières stratégiques (les fameuses terres rares). Face aux menaces chinoises, la Maison-Blanche a opté pour une trêve négociée, avec une baisse (sans retrait complet) des tarifs.
Trump méprise les petits, mais respecte les gros qui lui résistent – surtout lorsqu’il s’agit de dictatures.
La Chine et la Russie en font partie, mais pas les Européens. L’Europe, pour lui, n’est pas un partenaire respectable. L’Europe – telle que décrite dans le fameux document stratégique du début décembre – incarne le passé, la décadence, le wokisme, l’impuissance, etc.
L’Europe, géant divisé
Pourtant, du point de vue commercial, l’Europe est un géant. Mais elle est divisée en 27 pays, avec des pro-Trump et des anti-Trump, de la gauche et de la droite, une vision libérale européenne à laquelle s’oppose à une vision nationaliste autoritaire
qui semble en progression.
Division idéologique; division stratégique aussi face à Trump.
Tout au long de 2025, les Européens avaient joué l’apaisement, la flatterie. Certains – la Hongrie, la Slovaquie, et même l’Italie – étaient sympathiques à Trump. La dirigeante italienne, Giorgia Meloni, a fait le grand écart permanent entre ses inclinations trumpiennes et ses (supposées) fidélités européennes.
Même les autres qui n’aimaient pas le bonhomme et voyaient clair dans son jeu (le Français Macron, l’Espagnol Sanchez, l’Allemand Merz) ont opté pour la temporisation.

Le président américain Donald Trump serre la main de la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen à l’issue de leur rencontre, à Turnberry, dans le sud-ouest de l’Écosse, le 27 juillet 2025.
Photo : Getty Images / AFP / BRENDAN SMIALOWSKI
Cette stratégie aboutira à l’humiliation, en juillet 2025, lorsqu’Ursula von der Leyen, patronne de la Commission européenne, signe un accord commercial euro-américain, avec des tarifs de 15 % dans un sens seulement…
L’Europe craignait de se faire abandonner sur le plan sécuritaire par les États-Unis.
Même à l’extrême droite, la gêne
Il y a aussi la gêne d’une certaine extrême droite européenne devant son idole… qui, soudain, ne l’est plus.
On peut citer les propos du premier ministre belge, Bart de Wever, pourtant associé à la mouvance de la droite radicale. Il a dit : Être un vassal heureux est une chose, être un esclave malheureux en est une autre.
Des personnalités comme Marine Le Pen ou Jordan Bardella, du Rassemblement national français, ou Alice Weidel, de l’AfD en Allemagne, se sont, elles aussi, fermement opposées à Trump sur le Groenland.
Car ici, on touche à la question fondamentale du territoire, de la souveraineté – après tout, ces gens-là, ce sont de fiers nationalistes! Idéologiquement, ils peuvent bien aimer Trump, mais lorsque ce dernier veut les manger, eh bien, ils ne la trouvent plus drôle!
Voix critiques en Europe de l’Est
Même en Europe de l’Est, on a entendu émerger, en ce milieu de janvier 2026, des voix critiques face à Washington. Ce qui est sans précédent.
Des pays comme la Pologne, la Lituanie, la Lettonie et l’Estonie, pour des raisons historiques compréhensibles, sont très pro-américains, pro-OTAN. Ce sont des pays qui, dès la libération de 1989-1990, ont voulu passer à l’ouest
, sans hésitation, totalement et rapidement. Des pays qui, jusqu’à maintenant, s’étaient toujours montrés réticents à critiquer les États-Unis.
Le 20 janvier, Donald Tusk, premier ministre d’une Pologne, un pays directement exposé à la menace russe, déclare : L’apaisement est toujours un signe de faiblesse. L’apaisement ne donne aucun résultat, seulement de l’humiliation. L’Europe ne peut se permettre la faiblesse, ni face à ses ennemis ni face à ses alliés.
La voie commerciale : regarder ailleurs
Enfin, il y a tous ces nouveaux accords commerciaux, sans les États-Unis.
Différents pays cherchent des voies alternatives, un divorce en douce
avec les États-Unis, au moins un éloignement, ou une diversification
.
Carney à Pékin, à la mi-janvier, pour développer le commerce avec la Chine. Idem pour le Britannique Starmer, deux semaines plus tard. On oublie volontiers que la Chine est une dictature ou que l’Inde devient un régime autoritaire. On va voir ailleurs qu’aux États-Unis, là où on peut.

Le premier ministre Mark Carney rencontre le président chinois Xi Jinping, à Pékin, le vendredi 16 janvier 2026.
Photo : La Presse canadienne / Sean Kilpatrick
Trump se vexe et ressort ses menaces de tarifs. Mais soudain, on est en 2026 et ces menaces ne font plus trembler comme il y a 6 ou 12 mois.
Dernier exemple : le Brésil où, en septembre 2025, l’ex-président Jair Bolsonaro, pro-Trump de la première heure, est trouvé coupable, puis condamné à la prison pour tentative de coup d’État. Trump, très fâché que l’on fasse ça à son émule et admirateur, annonce des tarifs de 50 % contre le Brésil.
Mais le président Lula ne se laisse pas intimider. Il rend les coups, joue habilement ses cartes (sur la question du soja notamment), s’appuie sur la rivalité commerciale Chine-États-Unis… et, à la fin, Trump recule.
Un pouvoir de chantage diminué
Cette coalition d’opposition ne constitue pas une force coordonnée.
Concernant l’Europe, l’avenir reste incertain. Les États-Unis représentent toujours une puissance militaire, technologique et économique extraordinaire, capable d’infliger des dommages réels. Les Américains peuvent aussi, avec la maîtrise des nouveaux médias (les géants du web sont pour l’essentiel américains et proches du régime de Donald Trump), influencer les opinions publiques.
Mais il est clair qu’après un an de ce psychodrame, les forces opposées au trumpisme sont maintenant mobilisées, s’adaptent et même contre-attaquent. Les États-Unis en sortent aujourd’hui affaiblis, avec un pouvoir de chantage diminué.