2026-02-06 10:37:00
À dix ans, le quotidien d’Elizabeth Zuna Caisaguano devrait se résumer aux bancs de son école primaire, dans la banlieue de Minneapolis. À la place, la fillette a passé près d’un mois enfermée à plus de 1 500 kilomètres de ses camarades de classe. Libérée mardi 3 février d’un centre de rétention au Texas, son histoire illustre le durcissement des opérations de la police de l’immigration américaine (ICE).
C’est le 6 janvier dernier que le quotidien de la fillette bascule. Alors qu’elle se rend à l’école avec sa mère à Columbia Heights, des agents fédéraux les interceptent. La famille, originaire d’Équateur, est en attente d’une décision concernant une demande d’asile. Un détail administratif qui n’a pas pesé lourd : quelques heures plus tard, mère et fille sont transférées vers le centre de Dilley, au Texas, un complexe sécurisé dédié à la rétention des familles.
Leur cas n’est pas isolé : depuis son retour au pouvoir, l’administration Trump a intensifié les arrestations de familles immigrées dans le cadre de sa stratégie d’expulsions massives, y compris des enfants, parfois très jeunes. Deux semaines après l’arrestation d’Elizabeth, c’est le visage d’un petit garçon de cinq ans qui est devenu le symbole de cette politique. Liam Conejo Ramos, bonnet bleu vissé sur la tête, a été photographié escorté par des agents fédéraux à Minneapolis.
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170 enfants détenus chaque jour
L’image, devenue virale, a déclenché une vague d’indignation internationale. Comme pour Elizabeth, le parcours de Liam s’est achevé entre les grillages de Dilley, au Texas, où il a été détenu avec son père. Il aura fallu une décision d’une cour fédérale pour obtenir leur libération.
Partout dans le pays, les témoignages d’arrestations d’enfants se multiplient. Il y a deux semaines, dans le sud de Minneapolis, un bébé de deux ans a été arrêté avec son père au retour des courses. Mi-janvier, c’est à Portland qu’une fillette de sept ans a été appréhendée avec sa famille sur le parking d’un hôpital alors qu’elle se rendait aux urgences. À Chicago, un garçon de six ans a été interpellé avec sa mère lors d’une vaste opération policière lancée cet automne dans un immeuble résidentiel.
Selon une analyse du média indépendant The Marshall Project, au moins 3 800 mineurs ont été placés en détention par l’ICE depuis le début du second mandat de Donald Trump, dont une vingtaine de nourrissons. En moyenne, 170 enfants sont détenus chaque jour, avec des pics à plus de 400. Plus de 1 000 d’entre eux ont été enfermés au-delà de 20 jours, la durée maximale autorisée par la justice américaine.
Les chiffres du département de la Sécurité intérieure confirment cette tendance : la population moyenne des centres de détention familiale est passée de 425 personnes en octobre 2025 à plus de 1 300 en janvier 2026, en seulement trois mois.
À Dilley, les conditions de rétention inquiètent les proches et les associations. Une épidémie de rougeole y a été signalée. Carolina Gutierrez, secrétaire principale de l’école primaire Highland fréquentée par Elizabeth, confie au Guardian que la fillette présentait des symptômes grippaux et que sa mère souffrait d’urticaire, sans avoir pu consulter de médecin.
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Des protections juridiques de plus en plus contournées
La détention des mineurs est pourtant strictement encadrée aux États-Unis. L’accord Flores, signé en 1997, impose que les enfants soient détenus dans les conditions “les moins restrictives” possibles et libérés sans délai inutile (en général sous 20 jours) vers leur famille ou des structures d’accueil agréées. Il garantit également l’accès aux soins, à l’éducation et au regroupement familial.
Dans la pratique, ces garde-fous sont de plus en plus fragilisés. Des documents judiciaires font état de conditions de détention alarmantes à Dilley : nourriture avariée, eau imbuvable, absence d’activités pour les enfants, détresse psychologique. Certains parents décrivent des enfants qui se frappent le visage, s’isolent ou recommencent à s’uriner dessus.
“Chaque jour qui passe dans un endroit comme celui-ci, l’état d’un enfant se détériore”, alerte auprès de The Marshall Project Javier Hidalgo, directeur juridique de RAICES, une association texane de défense des droits des migrants. “Je les ai vus se replier sur eux-mêmes. Ils maigrissent, leur état physique se dégrade.” Pour Kristin Kumpf, coordinatrice de la Coalition nationale contre la détention des familles, l’issue est prévisible : “Ce n’est qu’une question de temps avant qu’un enfant ne meure à Dilley ou dans un autre centre.”
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Le 28 janvier, le représentant démocrate du Texas, Joaquin Castro, a visité le centre. Parmi les 1 100 détenus, il a vu un nourrisson de deux mois. “Ils sont littéralement traités comme des prisonniers. C’est une machine monstrueuse”, dénonce-t-il dans une vidéo diffusée en direct sur ses réseaux sociaux.
Ouvert en 2014 sous l’administration Obama avec une capacité de 2 400 détenus, le centre de Dilley avait été fermé sous Joe Biden, qui avait largement mis fin à la détention des familles dès 2021. Mais Donald Trump a relancé cette pratique dès son retour à la Maison Blanche, promettant “la plus grande opération d’expulsion de l’histoire”, avec un objectif d’un million de renvois par an.
En mars, Dilley a ainsi rouvert ses portes et est redevenu le principal site de rétention familiale du pays. “Les conseillers de Trump ont privilégié les objectifs d’expulsion et traité les enfants comme des dommages collatéraux”, dénonce Wendy Young, présidente de l’association Kids in Need of Defense, auprès du Washington Post. “Beaucoup de protections ont été démantelées au profit d’un système punitif.”
La peur comme stratégie
Pour remplir les objectifs de l’administration Trump, l’ICE intensifie ses opérations. À Minneapolis, Los Angeles ou Chicago, des agents fédéraux masqués multiplient les arrestations en pleine rue, aux arrêts de bus ou près des magasins de bricolage. Résultat : des familles se terrent.
Dans les écoles, les effets sont visibles. “Des enfants manquent à l’appel”, observe Mandi Jung, enseignante à Saint Paul, ville jumelle de Minneapolis. Dans l’une de ses classes, les effectifs sont passés de 30 élèves à une douzaine. “Les enfants blancs viennent à l’école. Les élèves noirs et métis restent à la maison.”
Face aux centaines de demandes de familles inquiètes, la directrice des écoles publiques de la ville a instauré un enseignement en ligne choisi par 25 % des élèves (7 000 jeunes). “Tout comme nous l’avons fait pendant la pandémie de Covid, [les enseignants] sont invités à s’adapter rapidement et à créer des cours que les enfants peuvent suivre à la maison”, explique Mandi Jung.
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Pour exiger que les agents fédéraux se tiennent à l’écart des établissements scolaires, un collectif d’enseignants du Minnesota a saisi mercredi la justice. Interrogée, la porte-parole du département de la Sécurité intérieure, Tricia McLaughlin, assure pourtant : “L’ICE ne se rend pas dans les écoles pour arrêter des enfants. Nous protégeons les enfants.”
Pendant ce temps, l’administration Trump maintient le cap. Le gouvernement prévoit d’acheter et de transformer jusqu’à 23 entrepôts industriels en nouveaux centres de détention, dont certains avec des logements familiaux.
“Ces familles sont ballottées au gré des vents politiques, leurs conditions de vie évoluant selon l’administration en place”, analyse Elissa Steglich, professeure de droit à l’université du Texas, dans le Washington Post. “Leur détention a toujours été davantage un instrument politique destiné à marquer les esprits, qu’il s’agisse de la politique frontalière ou du système d’asile au sens large.”
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